Mariage

La période de 1968 à 1969


 

Changement de situation : Depuis quelques temps déjà, mon collègue Robert et moi, étions sollicités par le service poste qui souhaitait que nous donnions notre démission aux ateliers de Strasbourg pour intégrer leur service. Pour moi, avant de prendre une décision, je voulais l’avis de ma future épouse et ce fut un oui pour mener une vie de nomade. Ma décision était prise et je donnais mon accord à ce service. Après, tout est allé très vite. De retour en France, j’ai trois semaines de congé. Il faut organiser le mariage et les invitations, trouver un curé, acheter une voiture, prévenir officiellement les ateliers de mon départ etc. Pour finir, mais après quelques péripéties, tout s’est bien déroulé.

Saulxures : C’est le village natif d’Anne Marie qui se trouve dans la vallée de la Bruche, à l’écart de la route nationale qui fait la liaison Strasbourg-Saint Dié Des Vosges. Le nombre d’habitants est de deux cent cinquante environ avec une boulangerie, la poste, une épicerie, un hôtel restaurant de grande renommée et deux bars dont un qui fait restaurant. Au village, je suis attendu car je suis le parrain de la sixième fille de la sœur d’Anne Marie. Le baptême a été retardé suite à mon absence. Il se fera le dimanche avec le parrain qui a attrapé une bonne angine.

La voiture : J’en parle à mon cousin qui a un copain qui tient un garage Peugeot au village voisin du mien. On va le voir et le soir il nous fait savoir qu’une 404 est disponible au garage central à Strasbourg. Le lendemain, avec Anne Marie (je n’ai pas le permis de conduire) et le garagiste, on part à Strasbourg et j’achète la voiture que je paie comptant et je ne pense pas me tromper treize mille francs anciens à cette époque. Le garagiste dit à Anne Marie : tu prends la voiture et tu te débrouilles pour nous ramener. Pas très sure d’elle, mais n’ayant pas bien le choix, elle traverse la ville et nous ramène à bon port.

Ma démission : Je me rends aux ateliers et vais voir le directeur, qui bien entendu a été mis plus ou moins au courant de mes intentions de ma demande de mutation au service postes. A ma surprise, il n’est pas étonné de ma démarche, tout en me disant : « tu sais le jour où je t’ai laissé partir sur les chantiers, je me suis bien douté que tu nous quitterais à un moment ou à un autre ». Par contre, si tu changes d’avis, je te passe chef d’équipe. Ma décision était prise et je n’ai pas changé d’avis. Lorsque j’ai eu le directeur service poste Paris pour confirmer mon départ des ateliers et lui ai fait part de mon entretien avec celui de Strasbourg, il m’a passé chef d’équipe lui aussi. Dans ce cas, et c’est de bonne guerre, les directeurs de services laissent l’intéressé faire sa demande de mutation, en sachant que de toute façon, j’intégrerai leur service. Pour la petite histoire, Robert a pris le même chemin que moi et on ne s’est plus jamais croisés.

Le mariage : Pour se marier, il fallait un curé et en principe celui de la commune de la mariée. Nous l’avons contacté et il nous a reçus à la cure (à savoir que le curé du village était natif de mon village). Ce curé a connu Anne Marie dès son plus jeune âge car c’est lui qui l’avait baptisée et fait les leçons de catéchisme. L’entretien a failli tourner court, car il a fait la morale à Anne Marie en lui expliquant que ce n’était pas bien de se marier avec un mari qui travaillait sur les chantiers. Je serai au bistrot bien souvent et pas à la maison. Pour finir, il s’est arrangé pour ne pas être là le jour du mariage, ce qui ne fut pas du goût de la maman d’Anne Marie qui était très croyante. Elle s’est donc déplacée pour aller voir le doyen du diocèse et c’est lui qui nous a mariés à l’église du village.

Les bans ont été publiés avec le délai à respecter. Le jour du mariage à dix heures comme prévu, alors que nous étions tous réunis devant la mairie, pas de maire. Mon beau-frère qui habite au village, va voir s’il le trouve et il revient en nous disant qu’il est à l’écurie car il nous a oublié mais il arrive. Et le voilà qui se pointe en tenue de travail avec ses bottes pleines de fumier ce qui ne l’empêche pas de nous marier. Puis il dit à la mariée « Annette, la prochaine fois que tu te marieras, essaie de me prévenir plus tôt ». C’est ça la campagne ! Les repas du samedi midi et soir ainsi que dimanche midi, se feront à la maison chez Anne Marie. C’est ma mère, celle d’Anne Marie et une de mes tantes qui ont tout préparé. Nous étions pas mal de jeunes et tout s‘est bien passé. Après, les journées vont passer très vite car c’est ma dernière semaine de congé et en guise de voyage de noces, Anne Marie va faire des km (1000) car à cette époque, il fallait faire un rodage avant la première révision des voitures. Et puis ma première mutation arrive.

Xxx

Septembre 1968 : Nous partons au poste EDF de Bauzemont qui se trouve dans le département de Meurthe et Moselle, à une centaine de kms de chez nous. Anne Marie me dépose au chantier et sa mission est de trouver où nous loger. Sa première mission sera réussie car à midi, elle me cherche et m’emmène dans un petit studio qu’elle a trouvé au village. Un bon nettoyage reste à faire et tout sera parfait. Quant à moi, sur ce site, je ne connais personne. Je vois que ça bouge beaucoup car les travaux sont en retard. Le week-end, nous rentrons à la maison chez Anne Marie. Ce chantier se termine rapidement pour moi, alors que notre petit logis est impeccable. Ma nouvelle affectation est déjà arrivée.

Octobre 1968 à Novembre 1968 : Nous partons au poste EDF de Saint Avold dans le département de la Moselle. Pour Anne Marie, il faut à nouveau retrouver de quoi se loger et elle trouve un deux pièces à l’Hôpital (dernière localité et dernière maison à une vingtaine de mètres de la douane sarroise d’Allemagne) dans la même maison que les propriétaires. Pour la mission, nous ne sommes que deux, un chef de chantier et moi. Le travail consiste à faire des modifications de câblage dans la salle de contrôle du poste et nous sommes au chaud. A cette saison, le temps est très humide et il y a du brouillard très dense presque tous les jours. Anne Marie fait deux fois par jour les navettes pour me conduire au boulot. Je décide de passer rapidement mon permis de conduire. Nous ne sommes pas très loin de chez Anne Marie, on rentre le samedi. Je vais voir la dame de l’auto-école qui peut me prendre dans la foulée. Je fais donc ma première leçon et à peine démarré, elle me dit : « vous, vous avez déjà conduit et quelques km plus loin, pas de doute, je ne me suis pas trompée mais vous avez tout faux car vous faites n’importe quoi ». Je lui explique que j’ai conduit en Syrie sans permis et elle me reprend en me disant, si vous gardez ces habitudes, vous n’aurez pas votre permis. Anne Marie et la propriétaire qui est sympa et qui connaît bien les douaniers, vont se promener et faire les courses en Allemagne car c’est bien moins cher qu’en France. Elle profite aussi pour faire le plein d’essence et ramener des habits pour les six filles de sa sœur. Une fois encore, ce ne sont pas de gros travaux et nous savons que la mutation n’est pas très loin. Elle ne tarde pas et nous devons partir dans le sud à la mi-novembre. Pour le permis, la session est le dernier samedi où nous sommes encore là. Je le passe sans faire d’erreurs et voilà que l’inspecteur me dit : « comme c’est la première fois que vous le passez, je ne peux pas vous le donner ». Comme je savais que l’on partait, je l’ai traité de nom d’oiseaux et je lui ai claqué la porte de la voiture au nez. Et toujours pas de permis de conduire.

Novembre 1968 à Mars 1969 :
11 Novembre 1968 à Mars 1969 : Cette fois, ce n’est plus la porte à côté car nous partons à L’Ardoise, petite localité qui se trouve dans le Gard à une dizaine de kms de Bagnols sur Cèze et pareil d’Avignon. Nous partons dans la nuit du 11 Novembre, Colmar, Beaume les Dames, Belfort, Besançon, Lyon. Après Lyon, il y a quelques morceaux d’autoroute jusque Orange. Faute d’avoir obtenu mon permis, Anne Marie conduit tout le trajet.
Arrivés dans l’après-midi, on trouve une location à Saint Geniès de Comolas, à 4 kms du lieu de travail. La propriété où nous sommes en location est en limite avec la cour de récréation de l’école du village. Ce n’est pas très grand mais pour nous deux, ça suffit (les propriétaires sont des viticulteurs).

Le chantier : Cette fois, nous ne travaillons pas pour EDF. C’est un poste privé qui appartient aux aciéries Ugine Kuhlmann (fabrication d’aciers spéciaux) qui deviendra par la suite Péchiney. Ce poste est à l’identique d’EDF à la seule différence que les lignes aériennes sont remplacées par des câbles qui cheminent en galeries. Sur le site, ils vont alimenter d’énormes fours où l’on met en fusion différents aciers. Sur ce chantier, nous faisons des modifications de câblage et l’agrandissement du poste. Le samedi matin est travaillé.

La région : Pour nous, c’est une découverte avec une grosse différence de climat, pas de froid ni de brouillard (sauf que quand le mistral se met à souffler en janvier et février, il pénètre partout et on est glacés). En général, période de trois, six, neuf jours. Si neuf jours, ça devient très dur à supporter. Les sorties pour visiter la région ne vont pas manquer car beaucoup de choses à voir : le Pont du Gard, Avignon avec le palais des papes, la place de l’horloge avec ses restaurants à l’extérieur, le pont Bénézet, Fontaine de Vaucluse, Orange, les saintes Marie de la Mer, Aigues Mortes avec ses remparts, la Roque sur Cèze avec ses gorges et son café au village où le dimanche après-midi, un conteur nous récite ses poésies, Nîmes, le Grau du Roi, etc…).Le dimanche, nous allons manger au restaurant. Il y en a un pas très loin sur les berges du Rhône où c’est bien. Mon chef a trouvé une pension à l’Ardoise dans un petit restaurant où la patronne s’entend bien avec Anne Marie. Le mercredi est son jour de repos et l’après-midi, elles vont faire les magasins à Avignon. Parfois, je passe chez elle et j’achète deux repas que l’on mange à la maison. Moi, je vais m’inscrire pour à nouveau passer mon permis de conduire à l’auto-école de Bagnols sur Cèze et j’explique à la monitrice mes déboires en Alsace. Je lui fais comprendre que j’ai besoin de ce permis pour des raisons professionnelles. Je prends quelques leçons de conduite et je le passe. Je fais au moins une faute et l’inspecteur me le donne tout de même. Je suis persuadé que la monitrice a parlé en ma faveur. Je penserai à elle en lui ramenant un petit cadeau à l’occasion. Mon permis en poche et le dimanche, nous voilà partis à Marseille avec Anne Marie qui n’est pas très rassurée. Le but était de retrouver mon oncle qui m’avait dit quand je l’avais vu pendant mon service militaire « si un jour tu viens à Marseille, tu vas sur la Canebière au bar le Lido et tu demandes M JO ». Je me suis donc rendu au bar du Lido en début d’après-midi et j’ai demandé M JO. Après avoir dit qui j’étais, le barman me dit que c’est trop tard car il passe tous les jours en fin de matinée. Tant pis, on a un peu visité puis on est rentrés. On fera une autre tentative plus tard et ce sera la bonne. J’ai aussi une cousine à Nice, mariée à un Niçois. On partait le samedi après-midi pour aller les voir et on rentrait tard le dimanche soir. Les fêtes de fin d’année sont passées et nous ne sommes pas allés en Alsace.

La caravane : Début de l’année, nous commençons à aller voir des caravanes car on pense que pour nous, c’est peut-être la bonne solution. Après avoir fait plusieurs concessionnaires, celui qui est à Orange et qui fait la marque Cardinal, nous envoie à Milhaud (limite avec le département de l’Hérault près de Montpellier) et on trouve ce que l’on veut. La caravane fait sept mètres cinquante de long avec la flèche. Elle est équipée d’une pièce avec un lit escamotable. Le lit remonté, on rabat une table pliante qui est fixée à celui-ci. Reste une banquette fixe où le lit vient se poser, une cuisine équipée d’un gaz, d’un frigo, d’un évier en inox, d’un chauffe-eau à gaz et des placards. A l’avant, une banquette de toute la largeur, idem à l’arrière avec un rangement et une porte. Un coin toilette avec un WC chimique et un fourneau au fioul à gauche à l’entrée et une distribution d’eau pour la cuisine et les toilettes. Je fais monter l’attache caravane et amortisseurs renforcés à l’arrière de la voiture. Je vais voir le maire qui est aussi le directeur de l’école et vu que j’habite tout près nous ne sommes pas des inconnus pour lui. Vu que j’allais faire l’achat d’une caravane, je lui demande si un emplacement était disponible. Pas de problème, quand vous serez prêts vous vous installez au stade de foot près des vestiaires et vous aurez accès aux douches et toilette. Que demande le peuple ? Je récupère ma caravane à Orange et je m’installe. Sur un robinet extérieur, je branche l’eau courante et dans les vestiaires l’électricité sur une prise de courant. Nous sommes bien installés, le temps passe, une nouvelle mutation arrive.

Avril 1969 à Aout 1969 : Je suis muté au poste EDF de Chailly en Brie en Seine et Marne (pas très loin de Coulommiers). Pour la première fois que je tracte la caravane, ça se passe très bien. A savoir que lorsque l’on se déplace, on n’accroche pas la maison et l’on s’en va. Il y a une préparation à faire, tout caler et protéger par des torchons ou du papier dans les placards (vaisselle, couverts, casseroles, etc…). Ne pas oublier de baisser le lit, enlever les bibelots, attacher les portes de placards et armoires, ne jamais laisser la bouteille de gaz (propane il ne gèle pas) dans le coffre sur la flèche.

En arrivant sur le site et en voyant aux abords du chantier quelques caravanes, on sait déjà que l’on ne va pas rester là (le bruit et la poussière aux passages des véhicules et le manque d’intimité). Nous partons donc au village après avoir décroché la caravane et on voit le maire qui nous reçoit. On lui explique notre souci et on lui demande un emplacement si possible. Il est très réticent mais on ne lâche pas et à force de lui expliquer que nous sommes des gens comme tout le monde et surtout pas des nomades, il finit par nous accepter. Il fait venir le garde champêtre qui nous emmène sur la place du village pour nous faire voir où prendre l’eau et l’électricité. De ce pas, on retourne chercher la caravane et on s’installe. A notre grande surprise, les volets des maisons voisines donnant sur la place se ferment. Pendant tout notre séjour, ils ne seront ouverts que très rarement et bien sûr, pas la moindre discussion avec le voisinage. Conclusion, on est carrément rejetés ?

Le chantier : C’est un poste en construction de grande taille. Sur place, beaucoup de monde. Le génie civil et la moyenne tension qui sont là depuis quelques temps, puis nous la basse tension, les derniers. Je me rends vite compte que sur ce chantier, l’ambiance n’est pas bonne entre les trois conducteurs de travaux. Il y en a un que je connais, c’est celui qui m’avait fait monter sur un portique pour mettre le pendule, les deux autres je ne les connais pas. Le malaise est vite vu. Deux des responsables, dont le mien, sont des anciens baroudeurs qui sont des piliers de bar. Le troisième, un Italien qui lui ne boit pas est un vrai gueulard (je suis poli) qui s’accroche en permanence avec ses deux collègues. C’est dommage, car les trois ont bien la cinquantaine et à leur manière de faire, il est clair qu’ils savent maîtriser un gros chantier et le personnel. Le mien me fera jouer un rôle de chef d’équipe. Pour ma fonction, ça marche, à part quelques anciens qui ne me connaissent pas et qui ont du mal à admettre d’être supervisé par un gamin comme ils disent. Avec mon responsable, ce n’est pas le grand amour non plus et c’est réciproque car on ne s’apprécie pas beaucoup (l’alsacien le vrai, qui se fait remarquer partout avec son accent). Il est accompagné de deux hommes à tout faire (un magasinier et une personne qui fait les courses et les pointages, à éviter car vrai mouchard auprès du chef). Moi, une fois que je voulais partir en Alsace, il m’a fait travailler le samedi matin pour me faire ranger le chantier et ramasser les chutes de cuivre (ça se vendait bien au ferrailleur) sauf que les deux monteurs qui étaient avec moi me disent (c’est un tricheur, il garde l’argent du cuivre pour lui alors que sur les autres chantiers, il est partagé avec toute l’équipe). La vente des chutes de cuivre n’est pas du vol sur nos chantiers et du coup, on a fait un trou et enfoui presque tout ce précieux métal.

Les sorties : C’est la région parisienne et à part aller se promener à Coulommiers, Provins ou Meaux, le tour est vite fait. Une chose dont on se rappelle, la viande était de très bonne qualité et il y avait des boucheries chevalines un peu partout alors qu’ailleurs, elles étaient plutôt rares. Pour cette raison, à chaque fois que l’occasion se présentait, on partait en Alsace dans la famille. Une fois mon beau-frère et ma belle-sœur sont venus nous voir et nous avons passé une journée à Ermenonville à la mer de sable avec sa dune, le zoo et la fameuse attaque du train du far West par les Indiens. A l’époque, c’était la propriété de l’acteur Jean Richard (comédien, acteur dans la série du commissaire Maigret).
Avant que l’on se marie, Anne Marie s’occupait bien d’une de ces nièces, une des six filles de sa sœur qui devait avoir trois ou quatre ans. Une fois, on l’a ramenée avec nous et en se promenant à Meaux, on s‘est aperçus qu’elle se cognait dans les vitrines des magasins. En la ramenant, ses parents l’ont emmenée chez un ophtalmologue. Le verdict est tombé, elle ne voyait que très très peu et c’était de naissance. Pas d’opération possible avant dix ans. Pour la petite histoire, c’est après l’intervention qu’elle a vu pour la première fois de sa vie que les couleurs existaient mais elle n’a jamais retrouvé une vue normale. Nous allions aussi à Franconville chez une de mes tantes. Une nouvelle mutation arrive et nous partons sans regret.