Syrie

La période de 1967 à 1968


 

Mai 1967 à Août 1968 – Syrie : Je pars pour mon entreprise service postes (je suis loué à ce service) qui a obtenu le marché de la réalisation de deux postes de transformation et, partant de ceux-ci, la mise en place de lignes moyenne tension dans la nature pour l’alimentation régions et villes de Syrie. (Copie conforme à EDF France). Les postes sont l’un à Damas et l’autre à Homs (c’est à Homs que j’irai).
A proximité des postes à Damas comme à Homs, il y a une centrale thermique pilotée par des Russes assistés par un ingénieur français. Les exploitants syriens sont formés à EDF en France. Les équipes de génie civil (maçons) et les lignards sont sur place depuis bien longtemps déjà, ainsi que l’équipe qui installe les équipements des postes. Nous, c’est la basse tension (le câblage des protections des lignes et le tableau de commande).

Le voyage : Le départ est remis à plusieurs reprises car en Syrie, il y a conflit avec Israël. Nous partirons donc avec le vol Paris Damas et pendant le trajet, on nous fait savoir que notre avion ne se posera pas à Damas mais à Beyrouth au Liban. Après l’atterrissage à Beyrouth en soirée, deux taxis nous emmènent à l’hôtel en ville. Le lendemain, deux autres taxis nous font passer la frontière et nous emmènent au centre de Damas, à l’ambassade de France où on nous informera de la situation et des précautions à prendre. Ensuite, toujours en taxi, nous nous rendrons à Homs qui est à deux cents kms de Damas.

Homs est une ville moyenne syrienne avec restaurants, cinéma (pour nous, que les images), coiffeurs, dentiste, un parc en face de notre hôtel où nous pouvons aller boire une bière sans problème (alcool fort interdit) sauf l’arak qui est autorisé en Syrie, en Jordanie et en Israël. L’arak ressemble à du pastis anisé et est fait avec du raisin fermenté et des graines d’anis. Il titre entre quarante et cinquante degrés et se boit avec de l’eau comme le pastis. L’arak remplace le vin pour les gens aisés. Et puis bien sûr le souk. Je resterai très peu de temps à l’hôtel, car avec mon collègue Robert, on se trouve une chambre à environ vingt minutes du point de départ pour se rendre au boulot. Pour s’y rendre, on traverse matin et soir le souk. Un jour, on est passé en short et torse nu, on nous a fait un petit signe (pantalon et chemise). Après, ils nous connaissaient et bien souvent le soir, quand on rentrait à la chambre, ils nous payaient le thé. Bien entendu, on se servait chez eux de fruits, sodas et de quoi manger le soir si on décidait de rester à la chambre. La devise est la livre syrienne qui n’a aucune valeur en Europe.

Le chantier : Il est à une vingtaine de kms de Homs, perdu dans la nature. C’est la copie conforme d’un poste EDF en France. Nous sommes trois expatriés avec le chef, idem pour l’équipe des équipements moyenne tension. Pour nous déplacer, deux 404 familiales et un combi Volkswagen. Les horaires : dix heures par jour y compris le samedi. Le soir, si on ne mange pas à la chambre, c’est le restaurant de l’hôtel y compris le dimanche. J’ai mangé du mouton sous toutes les coutures (tranches de gigot, côtelettes, brochettes, ragoût avec patates et beaucoup de légumes variés). La cuisine était très bonne, bien relevée et le serveur parlait un parfait français (ce qui ne plaisait pas trop à ses collègues un peu jaloux car on le gâtait un peu).

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La guerre des six jours : La guerre des six jours s’est déroulée du lundi 5 au samedi 10 juin 1967. Elle opposa Israël à l’Egypte, la Jordanie et la Syrie. La première journée de guerre, la moitié de l’aviation arabe était détruite. Au soir du sixième jour, les armées égyptiennes, syriennes et jordaniennes étaient défaites. La Syrie fut amputée du plateau du Golan pas très loin de Damas. Pendant les combats, les Syriens perdirent 2500 hommes, 500 furent blessés et 600 prisonniers. Pour les Israéliens, ce fut 127 tués et 600 blessés. Pour nous à Homs, c’était le couvre-feu le soir, des militaires un peu partout, les sirènes qui hurlent souvent. On nous a demandé de peindre les phares de nos véhicules en violet en laissant juste une croix pour voir un peu quelque chose. Ne pas oublier que la Syrie, déjà à cette époque, est très soutenue par la Russie. D’ailleurs, tous les véhicules militaires sont de fabrication russe. Pour en conclure, tout va se passer à proximité et sur le plateau du Golan. Le reste du pays sera épargné des combats. Par contre, pendant les mois qui suivront, on voit très bien qu’une menace pèse toujours sur le pays, par la présence des militaires, de la police, des contrôles fréquents. Nous, on ne voit pas de grand changement. L’équipe déjà en place nous propose le dimanche suivant, de faire une sortie à Tartous, deuxième port de Syrie sur la Méditerranée, à quatre-vingts km de Homs pour aller manger du poisson (nous serons les seuls au restaurant). Sur la route, dans le sens Tartous-Homs, nous croisons un convoi militaire (jeeps, camions avec des militaires à bord, chars, camions bâchés, ambulances). On se rend vite compte que c’est la déroute complète et la fuite en avant (on ne sait pas d’où ils ne viennent ni où ils vont). Et pour finir, on va s’arrêter car ils nous font peur. Aucune discipline sur la route car ils sont livrés à eux même et une chose est sûre, ils font la course entre eux. Lorsque tout se calme, nous repartons et encore la désolation avec cette fois ci des véhicules en panne, à l’abandon sans chauffeurs sur le bas-côté de la route.

Séjour à Damas : Avec notre chef et mon copain Robert, on va faire un séjour à Damas pour aider les collègues qui ont pris du retard car pour nous à Homs, le matériel est bloqué sur le bateau au port de Lattaquié (premier port de Syrie). Avec Robert, on va se payer du luxe. On se trouve un appartement au centre de Damas, au deuxième étage avec terrasse, qui donne sur l’avenue principale, une femme de ménage et une cuisinière qui vient tous les soirs nous faire à manger. Bien sûr, on va en profiter pour visiter la ville qui est très bruyante avec ses souks, les voitures qui klaxonnent en permanence et le bruit infernal des deux roues. La journée et parfois la nuit, il y a des accrochages sur le Golan et on entend les grondements de tirs jusque Damas. Dans ces cas-là, l’équipe de génie civil qui est encore en place est privée de livraison de sable ou de ciment car les camions sont réquisitionnés par l’armée. Mon chef est cool et il aime bien se faire conduire. Je lui avais dit que je n’avais pas le permis de conduire mais j’ai toujours conduit et un jour bien entendu, il est arrivé un problème. Avec lui, j’ai conduit à Damas et à un feu rouge, je me suis payé l’arrière d’un camion. Un peu de bruit, on est sorti du combi, le chauffeur du camion aussi. Lui n’avait rien du tout, nous le pare choc, rien de grave. Comme on était des étrangers, le chauffeur du camion a fait venir la police.
Quand le policier a demandé qui conduisait, mon chef a dit que c’était lui mais le chauffeur du camion n’était pas d’accord. Celui qui conduisait, dit-il, était en short et pas en pantalon. Si problème, on a toujours un numéro de téléphone d’un négociateur payé par l’entreprise. On a donné ce numéro à la police qui a pris contact avec cette personne et après quelques minutes, on repartait sauf que cette fois ci c’est mon chef qui a pris le volant.

Souvenirs : On avait pris l’habitude avec Robert d’aller au moins une fois par semaine chez le barbier se faire raser. On était connus et il nous payait le thé à chaque fois. Il nous avait baptisé les deux Franssaoui. Se faire raser était une chose, mais il y avait l’après rasage avec un fil qu’il manipulait entre deux boutons. Il passait sur la peau pour enlever les derniers poils, ça brûlait un peu mais c’était efficace. Pour le coiffeur, c’était la même personne. Un jour, en allant au chantier à Homs, sur le trajet on a vu quelque chose qui nous a fait penser à des canons comme ça dans la nature. En essayant d’être le plus discret possible, on a été voir et effectivement c’était des canons pointés vers le ciel sauf qu’ils étaient en bois et il y en avait beaucoup.

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L’hiver est là et il ne fait jamais froid, sauf qu’un matin, on s’est retrouvés avec vingt centimètres de neige environ. A dix heures tout était parti. Assez souvent en soirée, toutes les sirènes se mettaient à hurler, c’était la panique, ça courrait dans tous les sens et on ne savait jamais, attaque ou simulation. L’armée était présente ainsi que les fonctionnaires dans leur tenue respective. Puis tout se calmait et on n’en savait pas plus. A Homs, j’ai fait aussi la connaissance d’un dentiste syrien plus âgé que nous qui avait fait ses études à Lyon. Il avait connu et s’était marié avec une Lyonnaise. Il nous invitait Robert et moi à boire l’arack en guise d’apéro chez lui et son épouse était toute contente de parler à des compatriotes. Un jour, il nous dit si vous voulez, je peux vous faire des couronnes en or sur certaines de vos dents. Avec Robert, on se regarde (on avait aucun mal de dents) et on se dit pourquoi pas, ça fera bien. Et c’est ainsi que nous nous sommes fait faire des couronnes en or. Quand l’envie nous prenait, on partait le samedi dans l’après-midi, passer le week-end à Damas. Pour ce faire, on passait devant un dépôt de carburant et toutes les cuves étaient peintes couleur sable, je pense pour les dissimuler face à l’ennemi. Un week-end, il a plu et en repassant, toutes les cuves avaient retrouvé les couleurs d’origine alu qui brillaient au soleil (on en a déduit que c’était de la peinture à l’eau). Sur les routes, il fallait être très prudent car c’était du n’importe quoi. Les conducteurs se doublaient sans visibilité, les camions étaient chargés à bloc et quand il y avait des montées très raides, ils montaient en crabe. On a vu plusieurs fois des accidents et on avait la consigne de ne surtout pas s’arrêter car nous serions mis en cause d’office. (Je ne veux pas vous retracer le spectacle d’un bus plein de passagers et d’un poids lourd éclatés). Dans le même ordre d’idées, on allait quelques fois à Beyrouth (180 kms de Homs), surnommée le petit Paris car on trouvait tout comme en France. Sauf qu’après la guerre des six jours, les choses avaient changé et certaines denrées se trouvaient plus difficilement. On partait le samedi et on rentrait le dimanche. Bien sûr, on visitait mais je ne me rappelle plus très bien tout ce que j’ai vu. Par contre, on se payait de bons restaurants et de bons vins (exclus en Syrie). Le plus dur à l’aller, c’était le passage à la douane, car on perdait un certain temps. Le problème, notre visa sur le passeport qui nous localisait en Syrie et les douaniers qui pensaient que l’on voulait quitter la Syrie en passant par Beyrouth pour rejoindre Israël (à la limite, on pouvait croire que l’on était pris pour des espions). On a fini par comprendre, qu’avec un bon bakchich, ça se passait beaucoup mieux. Sortie aussi à Tartous et Lattaquié pour manger du poisson et se baigner. Nous sommes aussi allés à Hama, pas très loin de Homs sans oublier les ruines de Palmyre. A savoir aussi, qu’en mai 1968, alors qu’en France, c’était les émeutes, l’ambassade de France avait donné la consigne d’avoir les valises prêtes pour fuir en Turquie au cas où le général De Gaulle serait démis de ses fonctions. Les voitures avaient le plein et les valises étaient prêtes. A Homs, il y avait quelques chrétiens, bien sûr en minorité. Deux collègues se sont mariés à Damas car ces filles avaient tout intérêt, de quitter la Syrie à cette époque.

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La fin des travaux approchait et j’avais beaucoup de livres syriennes à dépenser. Je fis des achats : costumes en soie sur mesure, service de table nappes et serviettes en brocard brodé d’or, bijoux, etc. A savoir que sur place, nous ne vivions largement rien qu’avec le déplacement (la paie était virée sur le compte en banque en France).